Bibliographie.md
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<h2 style="text-align: left; Border-bottom: none;">Primitivismes, environnementalismes, écologismes</h2>
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-- ["Le municipalisme libertaire" par Janet Biehl](/Le-municipalisme-libertaire.md)
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+- ["Le municipalisme libertaire" par Janet Biehl](webpages/ourarticles//Le-municipalisme-libertaire.md)
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- Gillis, William, "[A quick and dirty critique of primitivist and anti-civ thought](http://humaniterations.net/2015/10/10/a-quick-and-dirty-critique-of-primitivist-anticiv-thought/)"
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Le-municipalisme-libertaire.md
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-title: Le municipalisme Libertaire
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-[Télécharger PDF - Le municipalisme libertaire - Janet Biehl - avril 2016 ](media/PDF/le-municipalisme-libertaire.pdf)
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-
7
-# Préface de Annick Stevens
8
-Professeure de philosophie en université populaire
9
-à Marseille, spécialiste des philosophes grecs,
10
-notamment d’Aristote
11
-
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-
14
-
15
-Dans la plupart des pays où les différents paliers de gouvernement
16
-sont constitués par des élections, on constate un
17
-abstentionnisme croissant lors des scrutins, et d’une manière
18
-générale un désintérêt pour la vie politique. Nombreux sont les
19
-observateurs qui attribuent cette tendance à un repli égoïste et
20
-consumériste sur la vie privée. Quelques-uns seulement font
21
-remarquer que, si le remplacement progressif de toutes les
22
-valeurs par la valeur économique est certainement un facteur
23
-important, ce repli a aussi été suscité par les institutions représentatives
24
-elles-mêmes, qui privent le « citoyen » — terme désormais
25
-abusif — de tout pouvoir de décision quant à l’organisation
26
-de la vie en société, ne lui laissant que le loisir d’élire des candidats
27
-de plus en plus identiques et, éventuellement, de participer
28
-à des consultations très médiatisées dont les résultats ne seront
29
-jamais pris en compte. Rousseau, déjà, adressait cette critique au
30
-régime parlementaire, et c’est en toute connaissance de cause que
31
-les constitutions républicaines depuis la fin du xviiie siècle ont
32
-fixé dans l’airain ce régime qui ne laisse aucune chance à la
33
-démocratie, c’est-à-dire au pouvoir exercé par le peuple.
34
-La plupart des gens se sont habitués à cette passivité, et s’ils
35
-protestent parfois, c’est à propos du contenu d’une décision, non
36
-du mode de décision lui-même. Les habitants des pays dits démocratiques
37
-sont suffisamment formatés par l’idéologie dominante
38
-pour considérer qu’une véritable démocratie n’est ni possible ni
39
-8 le municipalisme libertaire
40
-même souhaitable.
41
-
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43
-
44
-Pour s’en convaincre, chacun s’empresse de
45
-déprécier les expériences qui en ont été faites dans le passé, soit
46
-en invoquant d’autres défauts des sociétés où elles ont eu lieu,
47
-soit en alléguant leur inadéquation aux sociétés actuelles.
48
-Murray Bookchin et Janet Biehl s’inscrivent au contraire dans
49
-la tradition aujourd’hui minoritaire de penseurs et d’activistes
50
-qui, depuis l’Antiquité et jusqu’à nos jours, estiment qu’une vie
51
-humaine n’est complète que si elle peut réaliser l’ensemble de ses
52
-potentialités créatrices, en particulier celle de participer à l’élaboration
53
-du vivre-ensemble selon un processus réflexif, lucide et
54
-délibératif. Cette pensée, qui était dominante à l’époque de
55
-l’Athènes classique et qu’on trouve exprimée dans des textes
56
-aussi divers que le Protagoras de Platon, la Politique d’Aristote et
57
-les Histoires de Thucydide, a été reprise et adaptée aux conditions
58
-du xxe siècle par des penseurs tels qu’Hannah Arendt,
59
-Cornelius Castoriadis et Noam Chomsky. Mais surtout, elle a été
60
-revendiquée et mise en pratique par de larges mouvements
61
-populaires au cours des derniers siècles, qui la déclinèrent dans
62
-une multitude de réalisations plus ou moins éphémères, selon le
63
-rapport de force qu’ils établirent avec les pouvoirs centralisateurs
64
-et dominateurs.
65
-
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67
-
68
-Ce n’est pas le moindre mérite du présent ouvrage que de
69
-rappeler les épisodes oubliés ou déformés de notre histoire au
70
-cours desquels s’est déployé ce formidable élan d’auto-organisation,
71
-de mobilisation des intelligences et des forces créatrices.
72
-Bien entendu, il n’est pas dans l’intention de Biehl et Bookchin
73
-d’ériger quelque expérience que ce soit en modèle parfait, ni de
74
-donner à penser que les sociétés dotées d’institutions politiques
75
-réellement démocratiques sont prémunies contre tout défaut
76
-dans d’autres domaines. Il s’agit plutôt de montrer qu’une telle
77
-institution est possible, y compris aujourd’hui, et qu’elle se prête
78
-à une évolution permanente, en fonction des désirs de l’ensemble
79
-de ses participants.
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-
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-
83
-On comprend dès lors que le défi principal, qui fut celui de
84
-toute l’oeuvre de Bookchin et qui est ici admirablement synthétisé,
85
-est d’actualiser la conception de la démocratie directe et de
86
-la lier étroitement aux impératifs de notre époque. Certains de
87
-ceux-ci font l’unanimité dans l’opinion de gauche, comme l’urgence
88
-écologique ou la lutte contre l’oppression de certaines
89
-préface à la nouvelle édition 9
90
-catégories de personnes, que ce soit sur la base du genre, de
91
-l’origine ethnique, du statut socioéconomique ou d’autres facteurs
92
-de discrimination. En revanche, un autre impératif essentiel
93
-pour Bookchin tend à disparaître des revendications actuelles,
94
-même radicales, à savoir la libération de la vie quotidienne par
95
-la diminution des contraintes de la nécessité, seul moyen de
96
-garantir à tous l’accès aux activités épanouissantes. Or, cet
97
-allégement du poids de la nécessité — c’est-à-dire le temps
98
-consacré aux tâches productives et l’inquiétude liée à la simple
99
-survie matérielle — est une condition indispensable d’une vie
100
-publique intense, non seulement politique, mais aussi intellectuelle
101
-et artistique. À cet égard, on a souvent mal compris les
102
-propositions de Bookchin concernant la technologie. Sans l’espace
103
-de liberté que la technologie est appelée à dégager, selon
104
-Bookchin, l’appel au municipalisme libertaire succombe sous
105
-l’objection redoutable du manque de disponibilité des travailleurs,
106
-accaparés par des tâches professionnelles qui, loin
107
-d’aller en diminuant, semblent condamnées à augmenter sans
108
-cesse pour compenser les « crises » du système capitaliste.
109
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-
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113
-Insistons donc sur l’importance de ce lien : il n’y aura pas de
114
-démocratie directe sans réduction massive du temps de travail, et
115
-cela suppose non seulement que l’on s’attaque au mythe de la
116
-croissance (ce que recommandent heureusement de plus en plus
117
-d’associations et courants de gauche), mais aussi — et là se brise
118
-le consensus — que l’on refuse de répondre au problème écologique
119
-par un rejet généralisé de la technologie et de la mécanisation.
120
-Lorsque Bookchin célèbre la société « post-rareté », il ne
121
-veut absolument pas dire que l’abondance est déjà acquise pour
122
-tous grâce aux technologies existantes, mais bien qu’elle est
123
-désormais à notre portée grâce aux potentiels technologiques que
124
-nous pouvons développer sur la base d’énergies compatibles avec
125
-l’équilibre écologique, telles que les énergies solaire, éolienne,
126
-hydraulique (y compris marémotrice), géothermique, et d’autres
127
-encore à découvrir. L’efficacité de ces énergies dépend fortement
128
-de leur adéquation aux ressources et aux besoins locaux, ce qui
129
-apporte un argument supplémentaire au projet de décentralisation
130
-municipaliste : c’est à chaque région qu’il appartient d’évaluer
131
-les ressources disponibles et nécessaires, et de contrôler leur
132
-exploitation et leur distribution. Au contraire, la centralisation
133
-10 le municipalisme libertaire
134
-de l’exploitation énergétique provoque la destruction écologique
135
-des zones de production intensive, exige des moyens de transport
136
-coûteux, peu efficaces et éventuellement dangereux, et favorise
137
-la corruption des décideurs par des groupes industriels géants
138
-dont la seule motivation est le profit. Un tel système ne cherchera
139
-jamais à satisfaire les critères de qualité de la vie pour tous les
140
-vivants, et sera par définition incapable d’assurer une tranquillité
141
-pour l’avenir, celle-ci exigeant l’absence de nuisances, de risques
142
-de destruction massive et de mainmise au profit de quelques-uns.
143
-Il est plus que jamais nécessaire, devant la catastrophe écologique
144
-qui s’annonce, de prendre conscience que ni les États et
145
-leurs conventions internationales ni le capitalisme dit « vert »
146
-n’arriveront à enrayer le processus destructeur qu’ils ont euxmêmes
147
-enclenché. Tout au plus pourront-ils gérer la nouvelle
148
-rareté des ressources par un renforcement de leur concentration
149
-profondément inégalitaire, appuyée par un recours toujours plus
150
-fréquent aux appareils répressifs, comme nous le voyons déjà
151
-dans les régions du monde où des populations sont violemment
152
-réprimées parce qu’elles essaient de défendre un autre mode de
153
-vie face aux mégaprojets imposés par les consortiums étaticoindustriels.
154
-Une fois admis que les structures économiques et politiques
155
-sont indissociablement liées et qu’une société écologique est
156
-impossible sans un changement radical d’organisation politique,
157
-le municipalisme libertaire se présente comme le moyen le plus
158
-efficace de reprise en mains de ce pouvoir par des populations
159
-lucides, informées et égalitaires.
160
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163
-Bookchin a probablement raison
164
-d’insister sur le fait que le pouvoir dont il faut s’emparer est
165
-proprement politique et que l’autogestion des activités économiques
166
-et sociales ne suffirait pas. Il est important, en effet, si l’on
167
-vise la liberté de tous les individus, de maintenir la distinction
168
-entre la sphère publique et la sphère privée, ou, pour le dire de
169
-manière plus complexe avec Castoriadis, entre la sphère publiquepublique
170
-et la sphère publique-privée. Cette dernière correspond
171
-à l’agora grecque : elle concerne l’activité économique réalisée en
172
-collectivités spontanées, ainsi que la vie associative dans des
173
-domaines aussi divers que la culture, les sports, les voyages. Sa
174
-structure est mouvante et faite de multiples initiatives en fonction
175
-des désirs et des compétences des personnes librement associées.
176
-préface à la nouvelle édition 11
177
-La sphère publique-publique correspond à l’ekklesia, c’est-à-dire
178
-à l’assemblée réunissant l’ensemble des membres d’une communauté
179
-géographique, quelles que soient les activités et spécialités
180
-de chacun, pour prendre les décisions qui engagent la collectivité
181
-entière, par exemple l’aménagement de l’espace, les types d’activités
182
-encouragées ou prohibées, les rapports avec les autres
183
-communautés. Certains courants libertaires doutent de l’utilité
184
-de cette instance proprement politique et en appellent à une
185
-révolution exclusivement sociale, la politique étant pour eux
186
-nécessairement oligarchique et autoritaire. Bookchin leur répond
187
-que, si l’on veut garantir la durabilité de la nouvelle organisation
188
-et empêcher que les différences individuelles entraînent des inégalités
189
-lors des prises de décision, il est indispensable d’instituer
190
-formellement le pouvoir délibératif et de fixer son fonctionnement
191
-par une sorte de constitution, tout en laissant, bien entendu,
192
-la voie ouverte aux modifications qui pourraient être jugées
193
-nécessaires.
194
-
195
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-
197
-L’insistance sur la nécessité d’instituer une alternative politique
198
-est probablement le trait le plus original de l’écologie sociale
199
-et de son versant politique, le municipalisme libertaire. Biehl et
200
-Bookchin montrent bien que, sans cette institution politique,
201
-toute transition vers d’autres formes de production, d’habitat ou
202
-de relations est vouée à rester au mieux marginale : tolérée par le
203
-système dominant tant qu’elle ne le concurrencera pas sérieusement,
204
-récupérée par lui lorsqu’il aura besoin d’idées nouvelles à
205
-vendre, et impitoyablement détruite si elle se développe au point
206
-de menacer ses intérêts. Il nous faut donc agir constamment sur
207
-les deux fronts : construire des alternatives locales, écologiques
208
-et antiautoritaires, et investir le champ politique, qui seul pourra
209
-leur assurer une pérennité.
210
-On peut se demander (on n’a pas manqué de le faire) si le
211
-processus proposé par Bookchin pour parvenir à long terme à
212
-une fédération de municipalités libertaires est réalisable dans
213
-l’état actuel des législations nationales. Ce programme suppose
214
-en effet une large autonomie des pouvoirs locaux par rapport aux
215
-États, ce qui est loin d’être généralisé à l’échelle mondiale. L’État
216
-du Vermont, où une expérience de municipalisme libertaire a été
217
-tentée, dispose d’une constitution exceptionnellement favorable
218
-à cet égard, mais déjà dans d’autres États des États-Unis les
219
-12 le municipalisme libertaire
220
-premières étapes du processus auraient été illégales et donc plus
221
-rapidement empêchées. Que dire alors des États considérablement
222
-plus centralisés que l’on trouve, par exemple, en Europe ?
223
-Dans quel pays les communes ont-elles encore leur propre charte
224
-modifiable à leur gré ? Quel maire aurait le pouvoir de transférer
225
-les prérogatives du conseil municipal vers des assemblées citoyennes
226
-autoconstituées, sans que cette décision soit immédiatement
227
-annulée à l’échelon supérieur ? Ce n’est pas un hasard si les réalisations
228
-effectives de municipalisme autonome que l’on observe
229
-actuellement sur d’autres continents, depuis l’insurrection zapatiste
230
-jusqu’au tout récent mouvement pour la libération du
231
-Kurdistan, se construisent en contournant les institutions politiques
232
-locales et non en s’en emparant.
233
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-Il n’importe : la force de l’exemple ne réside pas dans sa capacité
238
-à être reproduit tel quel, mais dans sa capacité à susciter des
239
-innovations comparables, adaptées à chaque situation. Chaque
240
-constitution nationale doit être étudiée afin qu’on y découvre les
241
-brèches dans lesquelles peut s’introduire un pouvoir politique
242
-parallèle, qui resterait dans la légalité aussi longtemps qu’il n’est
243
-pas assez puissant pour affronter les forces étatiques. En outre,
244
-comme le soulignent Biehl et Bookchin, la discussion en assemblées
245
-politiques, même sans effet immédiat sur les réglementations
246
-en vigueur, est une formidable paideia, cette éducation pratique
247
-dont Aristote faisait le fondement du régime des citoyens, cet
248
-apprentissage de la parole argumentée, de la délibération sur
249
-les avantages et les inconvénients des diverses options, de la
250
-responsabilité qui accompagne la liberté. Certes, il n’y a rien de
251
-plus démotivant que de délibérer à vide, à propos de questions
252
-sur lesquelles nous n’avons aucune prise. Les consultations de
253
-citoyens convoquées par les autorités l’illustrent bien : dès que
254
-l’on a compris qu’elles ne servent que d’écran pour des décisions
255
-prises ailleurs, tout le monde s’en désintéresse. En revanche, rien
256
-n’empêche de commencer par délibérer sur des sujets liés à la
257
-vie quotidienne d’un quartier ou d’une association dédiée à une
258
-activité collective d’utilité publique, et de se former ainsi à l’autoorganisation,
259
-en attendant que le mouvement s’étende et prenne
260
-des forces pour passer à une phase plus ambitieuse.
261
-L’autonomie politique, cet état enfin adulte de l’humanité,
262
-comme le disait Kant, est un plaisir multiple à découvrir : le
263
-préface à la nouvelle édition 13
264
-plaisir de sortir de l’infantilisation, celui de se libérer de l’esclavage
265
-des marchandises et du travail qu’on y consacre, celui de
266
-redécouvrir les activités dignes d’une vie humaine. Qu’est-ce
267
-qu’une vie, en effet, au cours de laquelle toute l’intelligence, la
268
-force et la créativité de l’individu ne s’exercent qu’au service
269
-d’une production illimitée de biens répondant à des besoins
270
-artificiellement créés, dans une complète dépossession quant au
271
-choix des fins et des moyens ? L’autonomie individuelle, ce processus
272
-par lequel l’individu prend conscience de son aliénation,
273
-découvre ses aspirations propres et se donne les moyens de les
274
-réaliser, est inséparable de l’autonomie politique, qui libère les
275
-activités intellectuelles, artistiques, sportives, de leur subordination
276
-à l’économie et leur permet de se développer librement, pour
277
-la qualité du plaisir qu’elles procurent. Janet Biehl nous aide à
278
-ancrer la quête de l’autonomie politique dans la meilleure part
279
-de notre héritage historique, à anticiper toutes les difficultés qui
280
-ne manqueront pas d’accompagner ce long processus, et surtout
281
-à retrouver l’énergie et l’enthousiasme sans lesquels il n’est pas
282
-de changement radical possible.
283
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webpages/biblios/biblio_theorie.md
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-<li><p>Biehl, Janet. 2013. "<a href="/Le-municipalisme-libertaire.md">Le municipalisme libertaire</a>".</p>
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+<li><p>Biehl, Janet. 2013. "<a href="/webpages/ourarticles/Le-municipalisme-libertaire.md">Le municipalisme libertaire</a>".</p>
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<li><p>Gillis, William. 2015. "<a href="http://humaniterations.net/2015/10/10/a-quick-and-dirty-critique-of-primitivist-anticiv-thought/">A quick and dirty critique of primitivist and anti-civ thought</a>"</p>
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+title: Le municipalisme Libertaire
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+[Télécharger PDF - Le municipalisme libertaire - Janet Biehl - avril 2016 ](/media/PDF/le-municipalisme-libertaire.pdf)
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7
+# Préface de Annick Stevens
8
+Professeure de philosophie en université populaire
9
+à Marseille, spécialiste des philosophes grecs,
10
+notamment d’Aristote
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+Dans la plupart des pays où les différents paliers de gouvernement
16
+sont constitués par des élections, on constate un
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+abstentionnisme croissant lors des scrutins, et d’une manière
18
+générale un désintérêt pour la vie politique. Nombreux sont les
19
+observateurs qui attribuent cette tendance à un repli égoïste et
20
+consumériste sur la vie privée. Quelques-uns seulement font
21
+remarquer que, si le remplacement progressif de toutes les
22
+valeurs par la valeur économique est certainement un facteur
23
+important, ce repli a aussi été suscité par les institutions représentatives
24
+elles-mêmes, qui privent le « citoyen » — terme désormais
25
+abusif — de tout pouvoir de décision quant à l’organisation
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+de la vie en société, ne lui laissant que le loisir d’élire des candidats
27
+de plus en plus identiques et, éventuellement, de participer
28
+à des consultations très médiatisées dont les résultats ne seront
29
+jamais pris en compte. Rousseau, déjà, adressait cette critique au
30
+régime parlementaire, et c’est en toute connaissance de cause que
31
+les constitutions républicaines depuis la fin du xviiie siècle ont
32
+fixé dans l’airain ce régime qui ne laisse aucune chance à la
33
+démocratie, c’est-à-dire au pouvoir exercé par le peuple.
34
+La plupart des gens se sont habitués à cette passivité, et s’ils
35
+protestent parfois, c’est à propos du contenu d’une décision, non
36
+du mode de décision lui-même. Les habitants des pays dits démocratiques
37
+sont suffisamment formatés par l’idéologie dominante
38
+pour considérer qu’une véritable démocratie n’est ni possible ni
39
+8 le municipalisme libertaire
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+même souhaitable.
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+Pour s’en convaincre, chacun s’empresse de
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+déprécier les expériences qui en ont été faites dans le passé, soit
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+en invoquant d’autres défauts des sociétés où elles ont eu lieu,
47
+soit en alléguant leur inadéquation aux sociétés actuelles.
48
+Murray Bookchin et Janet Biehl s’inscrivent au contraire dans
49
+la tradition aujourd’hui minoritaire de penseurs et d’activistes
50
+qui, depuis l’Antiquité et jusqu’à nos jours, estiment qu’une vie
51
+humaine n’est complète que si elle peut réaliser l’ensemble de ses
52
+potentialités créatrices, en particulier celle de participer à l’élaboration
53
+du vivre-ensemble selon un processus réflexif, lucide et
54
+délibératif. Cette pensée, qui était dominante à l’époque de
55
+l’Athènes classique et qu’on trouve exprimée dans des textes
56
+aussi divers que le Protagoras de Platon, la Politique d’Aristote et
57
+les Histoires de Thucydide, a été reprise et adaptée aux conditions
58
+du xxe siècle par des penseurs tels qu’Hannah Arendt,
59
+Cornelius Castoriadis et Noam Chomsky. Mais surtout, elle a été
60
+revendiquée et mise en pratique par de larges mouvements
61
+populaires au cours des derniers siècles, qui la déclinèrent dans
62
+une multitude de réalisations plus ou moins éphémères, selon le
63
+rapport de force qu’ils établirent avec les pouvoirs centralisateurs
64
+et dominateurs.
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68
+Ce n’est pas le moindre mérite du présent ouvrage que de
69
+rappeler les épisodes oubliés ou déformés de notre histoire au
70
+cours desquels s’est déployé ce formidable élan d’auto-organisation,
71
+de mobilisation des intelligences et des forces créatrices.
72
+Bien entendu, il n’est pas dans l’intention de Biehl et Bookchin
73
+d’ériger quelque expérience que ce soit en modèle parfait, ni de
74
+donner à penser que les sociétés dotées d’institutions politiques
75
+réellement démocratiques sont prémunies contre tout défaut
76
+dans d’autres domaines. Il s’agit plutôt de montrer qu’une telle
77
+institution est possible, y compris aujourd’hui, et qu’elle se prête
78
+à une évolution permanente, en fonction des désirs de l’ensemble
79
+de ses participants.
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+On comprend dès lors que le défi principal, qui fut celui de
84
+toute l’oeuvre de Bookchin et qui est ici admirablement synthétisé,
85
+est d’actualiser la conception de la démocratie directe et de
86
+la lier étroitement aux impératifs de notre époque. Certains de
87
+ceux-ci font l’unanimité dans l’opinion de gauche, comme l’urgence
88
+écologique ou la lutte contre l’oppression de certaines
89
+préface à la nouvelle édition 9
90
+catégories de personnes, que ce soit sur la base du genre, de
91
+l’origine ethnique, du statut socioéconomique ou d’autres facteurs
92
+de discrimination. En revanche, un autre impératif essentiel
93
+pour Bookchin tend à disparaître des revendications actuelles,
94
+même radicales, à savoir la libération de la vie quotidienne par
95
+la diminution des contraintes de la nécessité, seul moyen de
96
+garantir à tous l’accès aux activités épanouissantes. Or, cet
97
+allégement du poids de la nécessité — c’est-à-dire le temps
98
+consacré aux tâches productives et l’inquiétude liée à la simple
99
+survie matérielle — est une condition indispensable d’une vie
100
+publique intense, non seulement politique, mais aussi intellectuelle
101
+et artistique. À cet égard, on a souvent mal compris les
102
+propositions de Bookchin concernant la technologie. Sans l’espace
103
+de liberté que la technologie est appelée à dégager, selon
104
+Bookchin, l’appel au municipalisme libertaire succombe sous
105
+l’objection redoutable du manque de disponibilité des travailleurs,
106
+accaparés par des tâches professionnelles qui, loin
107
+d’aller en diminuant, semblent condamnées à augmenter sans
108
+cesse pour compenser les « crises » du système capitaliste.
109
+
110
+---
111
+
112
+
113
+Insistons donc sur l’importance de ce lien : il n’y aura pas de
114
+démocratie directe sans réduction massive du temps de travail, et
115
+cela suppose non seulement que l’on s’attaque au mythe de la
116
+croissance (ce que recommandent heureusement de plus en plus
117
+d’associations et courants de gauche), mais aussi — et là se brise
118
+le consensus — que l’on refuse de répondre au problème écologique
119
+par un rejet généralisé de la technologie et de la mécanisation.
120
+Lorsque Bookchin célèbre la société « post-rareté », il ne
121
+veut absolument pas dire que l’abondance est déjà acquise pour
122
+tous grâce aux technologies existantes, mais bien qu’elle est
123
+désormais à notre portée grâce aux potentiels technologiques que
124
+nous pouvons développer sur la base d’énergies compatibles avec
125
+l’équilibre écologique, telles que les énergies solaire, éolienne,
126
+hydraulique (y compris marémotrice), géothermique, et d’autres
127
+encore à découvrir. L’efficacité de ces énergies dépend fortement
128
+de leur adéquation aux ressources et aux besoins locaux, ce qui
129
+apporte un argument supplémentaire au projet de décentralisation
130
+municipaliste : c’est à chaque région qu’il appartient d’évaluer
131
+les ressources disponibles et nécessaires, et de contrôler leur
132
+exploitation et leur distribution. Au contraire, la centralisation
133
+10 le municipalisme libertaire
134
+de l’exploitation énergétique provoque la destruction écologique
135
+des zones de production intensive, exige des moyens de transport
136
+coûteux, peu efficaces et éventuellement dangereux, et favorise
137
+la corruption des décideurs par des groupes industriels géants
138
+dont la seule motivation est le profit. Un tel système ne cherchera
139
+jamais à satisfaire les critères de qualité de la vie pour tous les
140
+vivants, et sera par définition incapable d’assurer une tranquillité
141
+pour l’avenir, celle-ci exigeant l’absence de nuisances, de risques
142
+de destruction massive et de mainmise au profit de quelques-uns.
143
+Il est plus que jamais nécessaire, devant la catastrophe écologique
144
+qui s’annonce, de prendre conscience que ni les États et
145
+leurs conventions internationales ni le capitalisme dit « vert »
146
+n’arriveront à enrayer le processus destructeur qu’ils ont euxmêmes
147
+enclenché. Tout au plus pourront-ils gérer la nouvelle
148
+rareté des ressources par un renforcement de leur concentration
149
+profondément inégalitaire, appuyée par un recours toujours plus
150
+fréquent aux appareils répressifs, comme nous le voyons déjà
151
+dans les régions du monde où des populations sont violemment
152
+réprimées parce qu’elles essaient de défendre un autre mode de
153
+vie face aux mégaprojets imposés par les consortiums étaticoindustriels.
154
+Une fois admis que les structures économiques et politiques
155
+sont indissociablement liées et qu’une société écologique est
156
+impossible sans un changement radical d’organisation politique,
157
+le municipalisme libertaire se présente comme le moyen le plus
158
+efficace de reprise en mains de ce pouvoir par des populations
159
+lucides, informées et égalitaires.
160
+
161
+---
162
+
163
+Bookchin a probablement raison
164
+d’insister sur le fait que le pouvoir dont il faut s’emparer est
165
+proprement politique et que l’autogestion des activités économiques
166
+et sociales ne suffirait pas. Il est important, en effet, si l’on
167
+vise la liberté de tous les individus, de maintenir la distinction
168
+entre la sphère publique et la sphère privée, ou, pour le dire de
169
+manière plus complexe avec Castoriadis, entre la sphère publiquepublique
170
+et la sphère publique-privée. Cette dernière correspond
171
+à l’agora grecque : elle concerne l’activité économique réalisée en
172
+collectivités spontanées, ainsi que la vie associative dans des
173
+domaines aussi divers que la culture, les sports, les voyages. Sa
174
+structure est mouvante et faite de multiples initiatives en fonction
175
+des désirs et des compétences des personnes librement associées.
176
+préface à la nouvelle édition 11
177
+La sphère publique-publique correspond à l’ekklesia, c’est-à-dire
178
+à l’assemblée réunissant l’ensemble des membres d’une communauté
179
+géographique, quelles que soient les activités et spécialités
180
+de chacun, pour prendre les décisions qui engagent la collectivité
181
+entière, par exemple l’aménagement de l’espace, les types d’activités
182
+encouragées ou prohibées, les rapports avec les autres
183
+communautés. Certains courants libertaires doutent de l’utilité
184
+de cette instance proprement politique et en appellent à une
185
+révolution exclusivement sociale, la politique étant pour eux
186
+nécessairement oligarchique et autoritaire. Bookchin leur répond
187
+que, si l’on veut garantir la durabilité de la nouvelle organisation
188
+et empêcher que les différences individuelles entraînent des inégalités
189
+lors des prises de décision, il est indispensable d’instituer
190
+formellement le pouvoir délibératif et de fixer son fonctionnement
191
+par une sorte de constitution, tout en laissant, bien entendu,
192
+la voie ouverte aux modifications qui pourraient être jugées
193
+nécessaires.
194
+
195
+---
196
+
197
+L’insistance sur la nécessité d’instituer une alternative politique
198
+est probablement le trait le plus original de l’écologie sociale
199
+et de son versant politique, le municipalisme libertaire. Biehl et
200
+Bookchin montrent bien que, sans cette institution politique,
201
+toute transition vers d’autres formes de production, d’habitat ou
202
+de relations est vouée à rester au mieux marginale : tolérée par le
203
+système dominant tant qu’elle ne le concurrencera pas sérieusement,
204
+récupérée par lui lorsqu’il aura besoin d’idées nouvelles à
205
+vendre, et impitoyablement détruite si elle se développe au point
206
+de menacer ses intérêts. Il nous faut donc agir constamment sur
207
+les deux fronts : construire des alternatives locales, écologiques
208
+et antiautoritaires, et investir le champ politique, qui seul pourra
209
+leur assurer une pérennité.
210
+On peut se demander (on n’a pas manqué de le faire) si le
211
+processus proposé par Bookchin pour parvenir à long terme à
212
+une fédération de municipalités libertaires est réalisable dans
213
+l’état actuel des législations nationales. Ce programme suppose
214
+en effet une large autonomie des pouvoirs locaux par rapport aux
215
+États, ce qui est loin d’être généralisé à l’échelle mondiale. L’État
216
+du Vermont, où une expérience de municipalisme libertaire a été
217
+tentée, dispose d’une constitution exceptionnellement favorable
218
+à cet égard, mais déjà dans d’autres États des États-Unis les
219
+12 le municipalisme libertaire
220
+premières étapes du processus auraient été illégales et donc plus
221
+rapidement empêchées. Que dire alors des États considérablement
222
+plus centralisés que l’on trouve, par exemple, en Europe ?
223
+Dans quel pays les communes ont-elles encore leur propre charte
224
+modifiable à leur gré ? Quel maire aurait le pouvoir de transférer
225
+les prérogatives du conseil municipal vers des assemblées citoyennes
226
+autoconstituées, sans que cette décision soit immédiatement
227
+annulée à l’échelon supérieur ? Ce n’est pas un hasard si les réalisations
228
+effectives de municipalisme autonome que l’on observe
229
+actuellement sur d’autres continents, depuis l’insurrection zapatiste
230
+jusqu’au tout récent mouvement pour la libération du
231
+Kurdistan, se construisent en contournant les institutions politiques
232
+locales et non en s’en emparant.
233
+
234
+---
235
+
236
+
237
+Il n’importe : la force de l’exemple ne réside pas dans sa capacité
238
+à être reproduit tel quel, mais dans sa capacité à susciter des
239
+innovations comparables, adaptées à chaque situation. Chaque
240
+constitution nationale doit être étudiée afin qu’on y découvre les
241
+brèches dans lesquelles peut s’introduire un pouvoir politique
242
+parallèle, qui resterait dans la légalité aussi longtemps qu’il n’est
243
+pas assez puissant pour affronter les forces étatiques. En outre,
244
+comme le soulignent Biehl et Bookchin, la discussion en assemblées
245
+politiques, même sans effet immédiat sur les réglementations
246
+en vigueur, est une formidable paideia, cette éducation pratique
247
+dont Aristote faisait le fondement du régime des citoyens, cet
248
+apprentissage de la parole argumentée, de la délibération sur
249
+les avantages et les inconvénients des diverses options, de la
250
+responsabilité qui accompagne la liberté. Certes, il n’y a rien de
251
+plus démotivant que de délibérer à vide, à propos de questions
252
+sur lesquelles nous n’avons aucune prise. Les consultations de
253
+citoyens convoquées par les autorités l’illustrent bien : dès que
254
+l’on a compris qu’elles ne servent que d’écran pour des décisions
255
+prises ailleurs, tout le monde s’en désintéresse. En revanche, rien
256
+n’empêche de commencer par délibérer sur des sujets liés à la
257
+vie quotidienne d’un quartier ou d’une association dédiée à une
258
+activité collective d’utilité publique, et de se former ainsi à l’autoorganisation,
259
+en attendant que le mouvement s’étende et prenne
260
+des forces pour passer à une phase plus ambitieuse.
261
+L’autonomie politique, cet état enfin adulte de l’humanité,
262
+comme le disait Kant, est un plaisir multiple à découvrir : le
263
+préface à la nouvelle édition 13
264
+plaisir de sortir de l’infantilisation, celui de se libérer de l’esclavage
265
+des marchandises et du travail qu’on y consacre, celui de
266
+redécouvrir les activités dignes d’une vie humaine. Qu’est-ce
267
+qu’une vie, en effet, au cours de laquelle toute l’intelligence, la
268
+force et la créativité de l’individu ne s’exercent qu’au service
269
+d’une production illimitée de biens répondant à des besoins
270
+artificiellement créés, dans une complète dépossession quant au
271
+choix des fins et des moyens ? L’autonomie individuelle, ce processus
272
+par lequel l’individu prend conscience de son aliénation,
273
+découvre ses aspirations propres et se donne les moyens de les
274
+réaliser, est inséparable de l’autonomie politique, qui libère les
275
+activités intellectuelles, artistiques, sportives, de leur subordination
276
+à l’économie et leur permet de se développer librement, pour
277
+la qualité du plaisir qu’elles procurent. Janet Biehl nous aide à
278
+ancrer la quête de l’autonomie politique dans la meilleure part
279
+de notre héritage historique, à anticiper toutes les difficultés qui
280
+ne manqueront pas d’accompagner ce long processus, et surtout
281
+à retrouver l’énergie et l’enthousiasme sans lesquels il n’est pas
282
+de changement radical possible.
283
+